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               Cette éponge, devant la bouche peut être cachée par les femmes sous un masque, comme l’écrit Ni-

               colas de Nancel (1539-1610) dans son « Discours très ample de la peste » paru en 1581 : « Les dames
               et damoyselles… porteront quelques senteurs dans leurs masque et bavouseaux, droit sous le nez ». Le

               masque n’a alors aucune fonction de protection contre la contagion, c’est simplement un accessoire
               de beauté que les femmes de qualité portent devant le visage pour se garder le teint bien blanc. Il écrit

               que les hommes « inventerons quelques moyens honestes, pour en faire tenir dedans le nez, ou autres
               moustaches ; ou en sorte qu’ils en puissent recevoir l’odeur sans déformité & déguisement de conte-

               nance virile » et plus loin encore : « ils portent un bouquet tousjours au nez : ou qu’avec un ruban large
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               ou une petite bande ou cude de taffetas, tendus au-devant de la bouche & du nez… » . Dans ce texte
               apparaissent déjà les arguments qui seront repris les siècles suivants, les masques donnent à l’homme
               un aspect grotesque et particulièrement chez les médecins, provoquent la peur et affaiblissent leur

               crédulité. D’autre part, le port d’un masque au cours des épidémies était très mal vu par peur qu’un
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               individu masqué aille répandre la contagion incognito .
               Au XVIIe siècle, lors de l’épidémie de peste de Londres en 1655, les infirmières qui visitaient les ma-
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               lades étaient voilées intégralement . Dans la littérature de cette époque, on parle aussi d’hommes
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               voilés . Mais le fait marquant, lors de la peste qui sévit à Paris et dans toute la France au début du
               siècle serait la création du fameux costume de la peste avec son masque en bec de corbeau.  Cette

               tenue a été reprise depuis presque systématiquement, bien qu’à tort, dans tous les écrits sur la peste
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               et les épidémies. Belle légende, mais, les médecins de la peste n’ont jamais porté ce masque  . Tout
               commence en 1656 avec une gravure de Paulus Fürst (1605-1666) à Nuremberg intitulée « Der Doctor

               Schnabel von Rom » [Fig.4]. La légende en bas de l’image de Fürst précise bien qu’il s’agit d’une fable
               « prenez comme une légende ce qui est écrit du Docteur-Bec ».   Le graveur insiste sur l’aspect merce-
               naire des médecins qui sont payés par les villes touchées par l’épidémie : « Il cherche à rogner les

               cadavres comme les corbeaux sur le fumier… Son enfer s’appelle Bourse et Or… ». L’aspect majeur de

               l’image est le masque qui semble évoquer le dieu Thot, souvent représenté par un corps d’homme à
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        0      tête d’ibis. Dans le panthéon égyptien il était un dieu de l'Au-delà, qui enregistrait les jugements sur
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        t      les âmes des morts. En bas de la gravure à gauche, l’aspect effrayant du personnage fait fuir les enfants,
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        l      avec son bâton terminé en aile de chauves-souris, symbole du « memento mori (souviens toi que tu
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        j      vas mourir) ».
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               10  Nancel N de. Discours très ample de la peste… Denys du Val, Paris, 1581, p133 et 359.
               11  Bazin J. L’évolution du costume de médecin de peste en Europe de 1348 à 1720. Thèse Université Paris VI.
               1971, 161, p76.
               12  Hervé B. Evaluation des connaissances, pratiques, opinions et attentes des médecins généralistes concernant
               l'usage des appareils de protection respiratoire au cabinet médical, dans le cadre de la prévention de la transmis-
               sion croisée des infections respiratoires. Thèse Poitiers, 2018, 109p.
               13  Dupré LJ, Scholtes JL. Le masque à bec de corbin des médecins de la peste : une plaisanterie qui à la vie dure.
               Histoire de la Médecine, 2020 ; 7 :16-22.

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